VII
CONFRONTATIONS

Bolitho se tenait sur le balcon de sa chambre. Se protégeant les yeux de la lumière aveuglante, il examinait la masse impressionnante du rocher de Gibraltar. La Walkyrie avait fait vite en dépit de son tonnage, cinq jours seulement, et elle aurait même pu faire mieux si elle n’avait pas dû attendre la frégate ex-française qui l’accompagnait et qui avait été rebaptisée Laërte. Il la distinguait à peine dans la brume légère qui flottait sur le mouillage encombré et qui faisait penser à la fumée du canon vue par un artiste. S’il avait raison, Baratte savait-il que son ancien bâtiment avait appareillé d’Angleterre sous un nouveau nom ? C’était bien probable. Leurs Seigneuries auraient sans doute souhaité lui garder son nom, mais il y avait déjà un Triton sur la liste navale et la question avait été tranchée.

Il entendait des bruits de pieds nus sur le pont au-dessus de sa tête, et, de temps à autre, un ordre impératif immédiatement exécuté. Cela le changeait des frégates qu’il avait connues. Tout devait être fait dans la seconde et en silence. Celui qui ne répondait pas, qui marchait au lieu de courir, même si c’était un vulgaire aspirant qui l’appelait, s’exposait à prendre un coup de garcette d’un bosco ou d’un officier marinier de quart.

Ils se balançaient sur leur câble devant Gibraltar depuis sept jours. Les nouveaux embarqués admiraient la silhouette du Rocher ou regardaient avec envie le spectacle coloré des commerçants locaux qui passaient sans arrêt. Mais ceux-là n’étaient jamais autorisés à accoster. On avait refait le plein d’eau douce et envoyé les sacs de courrier à terre. Il ne pouvait plus ordonner à Trevenen d’attendre plus longtemps.

Bolitho ne le connaissait guère plus que lorsqu’il l’avait accueilli à bord, et se demandait ce que son aide de camp pouvait bien en penser. Même en matière de discipline, lorsque Bolitho avait évoqué le cas de ce marin mort sous le fouet, il n’avait pas réussi à savoir son sentiment.

Trevenen lui avait répondu, presque indifférent :

— J’ai rendu compte de son décès dans mes dépêches adressées à l’Amirauté.

Il y avait comme une touche de triomphe dans sa voix.

— Je suis le commandant le plus ancien de cette escadre, j’ai donc le pouvoir d’agir en conséquence. Vous n’étiez pas présent, sir Richard, et de toute manière, ce n’était pas un cas majeur.

— La vie d’un homme, par exemple ?

Les retrouvailles avec le vieux chirurgien de l’Hypérion avaient été une étrange expérience. Il était resté toujours aussi farouchement indépendant et ne semblait pas à son aise sous les ordres de Trevenen. Bolitho avait évité de lui parler de la séance de fouet et s’était contenté de lui demander :

— Je croyais que vous aviez quitté la marine après la perte de l’Hypérion.

— J’y ai songé, sir Richard. Mais ils ne veulent pas de moi chez moi.

Minchin avait balayé le pont d’un geste vague :

— Et en outre, le rhum est plutôt meilleur sur les vaisseaux du roi !

Cet homme qui avait vécu la bataille, sans moyen de savoir ce qui se passait alors que les membrures craquaient et cassaient autour de lui, avait réussi à impressionner Sir Piers Blachford, ce célèbre chirurgien de Londres qui se trouvait à bord de l’Hypérion pendant le combat. Difficile d’imaginer deux hommes plus dissemblables.

Bolitho s’éloigna des épais vitrages et des appuis encore chauds du soleil de l’après-midi. Il regagna le petit bureau que l’on avait installé à son usage et à celui de Yovell. Ce n’était pas ce que l’on trouvait sur un bâtiment de ligne, certes, mais cela faisait l’affaire. Il imaginait la traversée jusqu’à Freetown, puis toujours plus loin, dans le sud, le long des côtes africaines jusqu’au Cap et à Bonne-Espérance, des lieux où il avait vu et fait tant de choses.

A Freetown, on devait lui fournir des renseignements plus précis, qu’il aurait le temps de digérer avant d’arriver au Cap. S’ils voulaient toujours envahir l’île Maurice, il leur faudrait de nombreuses troupes, des chevaux, de l’artillerie et du ravitaillement. Comme aux Antilles, il faudrait protéger toutes ces cargaisons. S’il ne parvenait pas à dénicher les Français de l’île qui servait de base à leurs vaisseaux, Leurs Seigneuries devraient lui envoyer des bâtiments en renfort, que cela leur plaise ou non. Mille après mille, à chaque relève de quart, au milieu des exercices continuels imposés par Trevenen, il s’éloignait toujours un peu plus de Catherine. Dans le temps, il s’y serait attendu, il se serait préparé à leur séparation. C’était sa vie, comme c’était et avait toujours été l’existence d’un officier de marine.

Mais, avec Catherine, tout avait changé. Parfois, jusqu’au jour où ils s’étaient retrouvés à Antigua, il y avait eu des moments où il se moquait de vivre ou de mourir. Seule la confiance que plaçaient en lui tant d’hommes, dont la vie dépendait de son talent, ou de son manque de talent, avait eu raison de cette insouciance.

Contrairement à Jenour, Avery ne lui était pas d’une grande aide pour tout ce qui ne relevait pas de la routine quotidienne et des stricts devoirs de sa charge. Bolitho avait déjà connu des officiers comme lui, capables de rester cachés à bord d’un bâtiment de guerre surpeuplé. Il prenait ses repas au carré, mais passait le plus clair de son temps dans le minuscule réduit qui lui servait de chambre, ou sur le pont, à l’arrière, où il contemplait les changements d’humeur de la mer.

Bolitho avait été invité par le carré juste avant leur appareillage de Plymouth : une compagnie assez agréable d’hommes, jeunes pour la plupart, à l’exception du chirurgien à l’air revêche, du maître pilote et du commis. Un carré comme on en trouvait sur tout vaisseau de ce genre. Seul le commandant connaissait les forces et les faiblesses des officiers, des officiers mariniers et des aspirants qui les secondaient. L’arrivée d’un vice-amiral avait suscité chez eux une grande curiosité, mais ils s’étaient montrés trop polis pour dire autre chose que quelques mots. Si la sévérité de Trevenen les révoltait, et à l’exception de Minchin, ils n’en montraient rien.

Il y avait eu une autre séance de fouet cet après-midi-là. La punition avait été si longue, si impitoyable, on n’entendait que les battements de tambours qui scandaient le sifflement des lanières sur le dos nu. Même après qu’Ozzard eut refermé la claire-voie, il n’avait pas réussi à se boucher les oreilles. Le coupable avait apparemment été surpris à boire du rhum dans la cale où il faisait de la peinture.

Deux douzaines de coups. L’homme avait craqué peu de temps avant la fin, gémissant comme un animal blessé.

C’est lui le commandant, il a toute autorité, y compris la mienne car j’ai le devoir de le soutenir. Je ne puis rien y faire.

Trevenen devait savoir exactement ce qu’il avait le droit de faire, jusqu’où il pouvait aller sans risquer de subir les critiques de l’autorité supérieure.

Mais il savait aussi que Bolitho pouvait ruiner tout espoir de promotion au rang d’officier général, il lui suffirait d’une phrase tombée dans la bonne oreille. Il me comprend sans doute mieux que je ne le comprends.

Bolitho entendait le bruit des embarcations que l’on hissait par-dessus les passavants avant de les saisir sur leurs chantiers. La Laërte devait être en train d’en faire autant. Cette frégate prise aux Français était le commandement dont tout jeune officier rêvait. Lors de son armement, à l’arsenal renommé de Toulon, elle portait trente-six canons, ainsi que deux grosses pièces de chasse qui pouvaient se révéler fort précieuses s’ils devaient drosser des maraudeurs à la côte. Son commandant était jeune et avait été promu à peu près en même temps qu’Adam. Il s’appelait Peter Dawes. Fils d’amiral, il allait chercher la moindre occasion de prouver sa valeur.

Adam le souciait énormément. L’Anémone aurait dû les rallier à Gibraltar juste après leur arrivée, deux jours plus tard au pis, qu’elle ait réussi ou non à compléter son équipage. Trevenen y avait fait allusion, mais il semblait se contenter d’observer, en attendant la décision de Bolitho. Décision qu’il avait prise peu après la séance de fouet. Ils allaient appareiller en compagnie de la Laërte et poursuivre leur traversée jusqu’à Freetown.

Les sifflets commencèrent à résonner, des bruits de pieds se faisaient entendre le long des passavants et dans les descentes, la Walkyrie s’ébrouait comme un animal qui se réveille.

Il entendait le cliquetis du cabestan et les criailleries d’un violon. Les marins pesaient de tout leur poids sur les barres, la frégate venait lentement sur son ancre.

Il avait connu cela tant et tant de fois. Les appareillages l’avaient toujours excité, il se souvenait de son enthousiasme lorsqu’il était aspirant ou enseigne de vaisseau. Le bâtiment qui revient à la vie, les hommes parés à sauter à leurs postes, des brasses et des milles de cordages précisément à leur place, chacun avec son emploi. Il faut exercer le même effort partout, comme le lui répétait sur tous les tons un vieux maître pilote.

Puis il entendit un nouveau bruit de pas dans la coursive, un pas lourd. Comme on pouvait s’y attendre, c’était le commandant.

— Parés à appareiller, sir Richard.

Ses yeux n’exprimaient rien d’autre qu’une interrogation.

— Je vais monter.

Il se dit soudain qu’il n’était pratiquement jamais monté sur le pont depuis que la Walkyrie avait levé l’ancre à Plymouth.

Il jeta un coup d’œil dans sa chambre et aperçut l’ombre fluette d’Ozzard près de la porte de l’office.

— J’espère que l’Anémone parviendra à rattraper le temps perdu.

Il avait réfléchi tout haut, comme il l’aurait fait avec Keen ou Jenour.

— Je suppose que nous aurons droit à quelques explications, sir Richard. Je crois que le commandant de l’Anémone est votre neveu ?

— C’est exact – il soutenait le regard glacé de Trevenen : De même que mon aide de camp est le neveu de Sir Paul Sillitœ, conseiller du Premier Ministre. Je suis toujours surpris de l’existence de tels liens.

Et il sortit, mais il se sentait un peu gamin d’avoir rendu la monnaie de sa pièce à Trevenen. Il voulait le défier ? Soit.

— Du monde en haut ! A déferler les huniers !

Bolitho aperçut Allday près des filets, l’air sombre. Il regardait les hommes qui, nus jusqu’à la taille, escaladaient les enfléchures comme des singes. La plupart d’entre eux portaient des cicatrices, quelquefois pâlies avec le temps, d’autres fois encore livides, des coups de fouet reçus.

— Ancre à pic, commandant !

— Faites donner de la garcette à ces feignants au cabestan, Mr Urquhart ! répondit sèchement Trevenen. Ils se traînent comme des vieilles femmes, aujourd’hui !

Voyant un quartier-maître bosco qui se dirigeait vers eux, sa garcette à la main, les matelots redoublèrent d’efforts, enfonçant leurs pieds dans le pont comme s’ils avaient des serres.

— Haute et claire, commandant !

Bolitho remarqua l’air soulagé du second. Les hommes avaient évité une bonne raclée. Pour cette fois.

Les huniers et le foc prirent le vent, puis ce fut le tour de la grand-voile de misaine. La Walkyrie commença à virer et à venir vers le Rocher, le bord sous le vent solidement appuyé dans l’eau.

Elle n’était pas sortie du mouillage que la haute pyramide de voiles de beau temps s’élevait au-dessus du pont où les marins s’activaient, matérialisant la force puissante qui la tirait sur l’eau. L’autre frégate virait elle aussi pour venir suivre dans les eaux, image même de la beauté et du défi.

Il se tourna de l’autre côté du tableau où s’étendait une masse de terre sombre et basse. L’Espagne. Certains connaissaient la paix, sous la protection de l’Angleterre ; d’autres seraient trop terrifiés par les régiments de Napoléon pour se rendre. Bolitho se souvenait de ce discours optimiste entendu lors de la réception chez Hamett-Parker : « La guerre est presque gagnée. » Combien de fois avait-il vu ces rivages, sachant que de nombreuses lunettes étaient braquées sur les bâtiments qui quittaient cette énorme forteresse naturelle. De rapides coursiers se tenaient prêts à emporter des messagers au grand galop pour prévenir les guetteurs et les batteries côtières. Les Anglais sont sortis. Il connaissait bien les Espagnols, d’abord alliés réticents, puis adversaires. Et il préférait encore cette dernière situation.

Il dit à Allday :

— Descendez avec moi.

Il savait que les hommes de quart l’écoutaient, n’en croyant pas leurs oreilles. Encore un aspect de sa légende. Ce vice-amiral qui pouvait d’un claquement de doigts les envoyer en enfer si l’envie lui en prenait, un homme extrêmement célèbre dans la marine. Pourtant, bien peu nombreux étaient ceux qui l’avaient seulement aperçu, plus rares encore ceux qui avaient servi sous ses ordres. Et maintenant, le voilà qui prenait la descente en compagnie de son solide gaillard de maître d’hôtel, comme de vieux amis, comme les marins qu’ils étaient.

L’air était relativement plus frais entre les ponts et ils gagnèrent l’arrière où le fusilier de faction se tenait entre deux portes, celle de Trevenen et celle des appartements de Bolitho. Un visage inexpressif, immobile, mousquet baïonnette au canon, les yeux à l’infini.

Ozzard les attendait dans la chambre. Vin blanc pour l’amiral et rhum pour son maître d’hôtel.

Bolitho alla s’asseoir sur le banc pour contempler la mer qui bouillonnait autour du safran.

— Mais quel est donc leur problème, mon vieux ?

Allday leva son gobelet en clignant des yeux à cause du soleil.

— J’ai connu dans le temps un vieux chien, fallait voir comment qu’il rampait quand son maître levait son bâton sur lui les jours qu’il avait bu.

Il parlait d’une voix lointaine, comme s’il revoyait la chose.

— Un jour, il lui est arrivé dessus. Eh ben, ce salopard n’a plus jamais eu l’occasion de recommencer !

Il avala une goulée de rhum et conclut après une seconde de réflexion :

— Et à bord de c’bâtiment-ci, y a plus d’un chien !

 

Le capitaine de vaisseau monta sur le pont et commença par jeter un coup d’œil au compas puis aux voiles, l’une après l’autre. L’Anémone tirait pleinement parti d’une belle brise de noroît qui soulevait des myriades de moutons blancs sur la mer bleu-gris. Les voiles claires étaient tendues comme du métal. Une grande activité régnait sur le pont car, même si le jour venait de se lever, les marins étaient occupés à laver le pont du bord sous le vent où la mer surgissait régulièrement par les sabords en gargouillant autour des jambes nues, avant de s’évacuer par les dalots. Sur la dunette, d’autres briquaient le planchage, nettoyant et polissant le bois clair avant que le soleil soit assez chaud pour ramollir les coutures et rendre ce travail impossible.

Aux yeux des nouveaux embarqués, Adam ne correspondait sans doute pas à l’idée que l’on peut se faire du brillant commandant d’une frégate. Tête nue, sans même avoir enfilé sa vieille vareuse de mer fatiguée, sa chevelure noire flottant au vent, il ressemblait à un pirate.

Il lui avait fallu plus de temps que prévu pour parer Spithead et il avait mis à terre un détachement de presse. La petite troupe était revenue avec seulement trois hommes, dont aucun n’avait jamais été à la mer. Devant la pointe de Portsmouth, il avait été plus chanceux lorsque, presque par hasard, l’Anémone était tombée sur un cotre à hunier commandé par un enseigne de vaisseau bien connu et qui était chargé de la presse dans les parages. L’officier se montrait plein de ressources ; il suivait bien souvent les bâtiments marchands qui rentraient dans le Solent ou à Southampton. Il avait découvert depuis un bon bout de temps que les maîtres ne rémunéraient en général qu’un nombre minimal de marins, afin de faire des économies. Une fois que les hommes avaient été payés – et l’enseigne observait souvent l’opération avec sa lunette de signaux –, le cotre arrivait bord à bord et les malchanceux, quelquefois à vue de leur maison, étaient embarqués puis confiés au bâtiment de garde.

Adam avait ainsi récupéré douze hommes, tous marins. C’était encore insuffisant, mais cela allait un peu alléger la charge des officiers et des officiers mariniers. Cela dit, cette opération l’avait éloigné de la route et, en atteignant Gibraltar, il avait compris que son oncle ainsi que la seconde frégate avaient déjà remis à la voile.

Son second s’approcha et le salua.

— Vent de suroît, commandant. En route au cap ordonné.

Adam songeait à ces ordres encore scellés et qu’il devait remettre à son oncle. Encore plus de six mille milles à franchir, avec une escale à Freetown sur la côte ouest de l’Afrique. Il aurait été jusqu’à la Lune : un petit bâtiment, son bâtiment, il était libre d’agir à sa guise sans personne pour lui ordonner de faire autrement.

Le lieutenant de vaisseau Martin le regardait, l’air inquiet. Son commandant n’avait jamais été quelqu’un de facile lorsque les choses tournaient mal. Son prédécesseur, Sargeant, qui avait débarqué pour prendre un commandement, avait fort bien réussi en dépit de son jeune âge. Il faisait tampon entre l’équipage et le commandant, comme tout bon second doit le faire et avait en outre bénéficié d’une amitié que Martin ne s’était pas encore vu offrir.

— Commandant commença-t-il, je me demandais… faut-il établir les bonnettes lorsque les hommes auront pris leur déjeuner ?

Adam leva les yeux pour examiner les bâtons de bonnettes fixés sous les vergues. Lorsqu’on les déployait, avec la traction supplémentaire qu’elles offraient, l’Anémone pouvait gagner quelques nœuds de mieux.

Il remarqua une odeur de graisse qui sortait par la cheminée de la cambuse et prit soudain conscience du manque d’assurance de son second. Au grand étonnement de Martin, il lui donna une tape sur le bras et lui dit en souriant :

— Je ne fais pas une compagnie fort agréable, Aubrey. Restez avec moi, car je suis aux cent coups en ce moment !

Le soulagement de Martin se lisait sur sa figure, mais il eut la sagesse de ne pas demander à son commandant les raisons de son désespoir.

— A dire vrai, continua Adam, je ne suis pas très pressé de rallier les autres.

— Mais votre oncle, commandant ?

Adam se mit à sourire de toutes ses dents.

— C’est surtout mon amiral, et je n’aurai garde de l’oublier.

Il se retourna en voyant le maître pilote émerger de la descente.

— Ah, Mr Partridge, j’ai une tâche à vous confier.

— À vos ordres, commandant, grommela le vieil officier marinier.

— Si nous tracions une route jusqu’à Madère, en supposant que le vent soit portant, quand cela nous mettrait-il à Freetown ?

Partridge ne battit même pas des cils.

— Ouh la la, commandant, moi qui m’attendais à une question délicate !

Il jeta un regard tout épanoui à son commandant qui n’avait pas la moitié de son âge, encore que nul ne connaissait exactement celui de Partridge. Il ajouta :

— La vigie devrait voir la terre, à l’heure qu’il est. Je vais aller vérifier ça sur la carte.

Il se retira et Adam hocha la tête, plein d’admiration.

— Quel type ! Si je lui en donnais l’ordre, il nous emmènerait jusqu’à la Grande-Barrière sans la moindre hésitation.

Le second, qui n’avait pas vu dans le contenu des ordres pour la mer ou dans les instructions de l’Amirauté la moindre allusion à une escale à Madère, lui dit :

— Puis-je vous demander, commandant, pourquoi cet endroit-là ?

Adam s’approcha de la lisse de dunette pour observer les deux timoniers chargés de la grande roue double. Dans des circonstances comme celle-ci, il ne pouvait oublier qu’il était à court de monde, sans compter tous les autres problèmes que rencontre un commandant. Mais, hors la femme qui hantait ses pensées, il aurait pu dire qu’il était heureux.

— Aubrey, dit-il à son second, Madère est une véritable oasis, on y trouve de l’eau potable à profusion, aussi bien pour les braves capitaines marchands que pour les prédateurs dans notre genre. Des navires de toutes nationalités y font relâche pour réparer, pour faire des vivres, pour embarquer du vin. On y trouve aussi en général quelques matelots bien amarinés qui, pour une faute quelconque, ont été laissés à terre par leur bâtiment !

Il souriait de toutes ses dents comme le petit garçon qu’il avait été.

— Bon, envoyez la bordée de quart prendre son déjeuner, l’odeur me retourne déjà le cœur. Cela fait, nous changerons de route, cap sur Funchal, puis nous continuerons directement vers la Sierra Leone.

Ils levèrent la tête d’un seul mouvement en entendant la vigie héler du grand mât :

— Ohé du pont ! Terre en vue par bâbord avant !

Le vieux Partridge réapparut, dissimulant mal sa satisfaction :

— Vous voyez, commandant, qu’est-ce que j’avais dit ?

Le second essaya timidement de soulever une objection :

— Mais, supposez que les autorités ne soient pas d’accord en voyant que nous cherchons du monde ?

— Nous ne recruterons que des volontaires, naturellement, répondit Adam en souriant.

Ils éclatèrent de rire tous les deux et des marins qui se trouvaient là se regardèrent tandis que les sifflets appelaient la bordée de repos aux rations.

Comme Adam se dirigeait vers la descente, le vieux maître pilote grommela :

— C’est tout lui, Mr Martin. Ça l’excite. Et ça vaut mieux pour nous autres !

— A votre avis, qu’est-ce qui l’inquiète comme ça ?

Le vieux Partridge gonfla ses joues et répondit, l’air dédaigneux :

— Une femme, bien sûr ! Les officiers devraient pourtant savoir ce qu’il en est !

De retour dans sa chambre où le garçon l’attendait avec son déjeuner, Adam songea soudain à son oncle, à son amour magnifique qu’il enviait tant. Bolitho avait déjà fait escale à Madère, il y avait acheté un éventail et de la dentelle pour Catherine.

Peut-être, s’il descendait lui-même à terre, pourrait-il dénicher de l’argenterie, un bijou… Il se tourna vers les fenêtres de poupe pour cacher son visage au garçon. Elle ne le porterait jamais, elle n’accepterait même pas ce cadeau venant de lui. Après le refus cinglant qu’elle lui avait opposé, il était fou de seulement y penser.

Il entendait vaguement, à l’autre bout du bord, un violoneux qui jouait une gigue. Un autre marin l’accompagnait au sifflet. Ils devaient passer la Ligne un peu après Freetown. On allait accueillir en grande pompe Neptune et sa cour, les novices subiraient quelques traitements un peu rudes au cours d’une cérémonie traditionnelle à bord des vaisseaux du roi depuis des temps immémoriaux.

Adam alla s’asseoir et contempla la tranche de porc grillé qui dansait dans son assiette au gré des mouvements de la plateforme.

Les officiers n’échappaient pas au sort commun. Il s’en souvenait encore, il était alors enseigne de vaisseau. On l’avait intégralement déshabillé, il avait manqué de s’étrangler avec la bouillie infâme dont on l’avait badigeonné pour le « raser ». C’était un plaisir simple, mais les marins sont des gens simples. Le baptême de la Ligne pouvait l’aider à souder son équipage. Il savait que le vieux Partridge jouerait le rôle de Neptune. Il repoussa son assiette, incapable décidément de chasser la jeune femme de son esprit.

 

Sous voilure réduite, la frégate Anémone venait de virer de bord une fois de plus avant l’atterrissage. L’île de Madère brillait au soleil de l’après-midi. Avec ses hautes collines couvertes de fleurs, elle ressemblait à une île de conte de fées.

— Ohé du pont !

Quelques marins qui n’étaient pas de quart levèrent les yeux, mais la plupart des hommes continuèrent de regarder avidement la terre.

Même vue d’aussi loin sur son perchoir, la vigie avait l’air surpris de ce qu’elle apercevait.

— Bâtiment de guerre, commandant ! Vaisseau de ligne !

— L’un des nôtres, commandant ? demanda Martin.

Adam observait l’île dans le lointain.

— Je me demande ce qu’un vaisseau de ligne pourrait bien fabriquer dans le coin. On ne m’a rien dit à ce sujet. Et d’où peut-il bien venir ? De l’escadre de blocus, des Antilles ? Cela me semble peu vraisemblable.

Puis, ramassant une lunette :

— Je monte, Aubrey. Gardez le même cap tant que je n’en ordonne pas autrement.

Il gagna les enfléchures et commença la montée, la lunette passée sur l’épaule. Puis, se baissant, il dit à son second :

— Au moins, cela prouvera aux hommes qu’ils ne sont pas commandés par un infirme !

Monter dans les hauts ne l’avait jamais gêné, même lorsqu’il n’était qu’aspirant, contrairement à son oncle bien-aimé qui lui avait confié la peur qu’il en éprouvait lorsqu’il était jeune. Il se pencha pour regarder sous ses pieds, il apercevait la pâleur laiteuse de la lame d’étrave, les minuscules silhouettes sur la dunette et le passavant du côté de l’île. Il y avait là des engagés et des hommes enrôlés par la presse, de bons gars ou des coriaces, dont quelques-uns qui avaient échappé de justesse au gibet. Une seule chose les soudait : il fallait encore faire en sorte que leur bâtiment devienne leur bien le plus précieux.

Il atteignit le grand croisillon et salua d’un signe de tête la vigie ainsi qu’un autre marin, Betts, qui avait un œil de lynx.

— Alors, Betts, vous hésitez ? lui dit Adam.

Il déplia sa lunette et passa une jambe autour d’un hauban.

— J’sais pas trop, commandant. Il ressemble à un deux-ponts, mais…

Adam leva son instrument puis attendit que l’Anémone se fût stabilisée en émergeant d’un creux.

— Il s’agit d’une frégate, Betts. Mais je comprends votre hésitation.

Il ferma un peu l’œil pour mieux y voir. Peut-être était-ce la Walkyrie, dont il avait tant entendu parler. Mais il chassa immédiatement cette idée. Son oncle lui aurait laissé un mot à Gibraltar s’il avait modifié ses plans. Alors, un français ? Non, ils n’oseraient jamais, ce serait aussi périlleux que de se retrouver au vent d’une côte si un bâtiment anglais du genre de l’Anémone apparaissait. Il déplia sa lunette une fois encore et retint son souffle comme une légère risée faisait flotter le pavillon de poupe du vaisseau, les bandes et les étoiles de la nouvelle marine américaine.

Il referma son instrument d’un coup sec et observa le vaisseau dont ils se rapprochaient. Pourtant, ce vieux Betts avait tout vu à l’œil nu, sauf le pavillon.

Il se laissa glisser le long d’un étai et rejoignit ses officiers à l’arrière, bien conscient des regards emplis de curiosité qui le suivaient, des hommes que, pour la plupart, il connaissait à peine. Pour l’instant. Il se retourna vers les autres.

— C’est un yankee, et un gros.

Jervis Lewis, son second lieutenant nouvellement transféré d’un autre bâtiment, lui demanda :

— Faut-il mettre en batterie, commandant ?

Martin lui jeta avec un air dégoûté :

— Nous ne sommes pas en guerre, espèce d’imbécile !

Le maître pilote grommela pourtant :

— Enfin, pour autant qu’on sache, monsieur.

Adam arborait un large sourire.

— Je n’ai noté aucune activité à son bord – et à son second : Vous vous souvenez ? Les prédateurs.

Il s’approcha de la lisse et examina le pont principal, les longs dix-huit livres tout noirs sous les passavants.

— Prenez les dispositions de chenalage, Mr Martin.

Puis, cherchant des yeux l’aspirant des signaux :

— Vous, Mr Dunwoody, arborez un pavillon neuf pour montrer nos bonnes intentions et faites préparer vos gens. Soyez paré à envoyer et à recevoir tout signal.

Les officiers coururent à leurs tâches, heureux d’avoir quelque chose à faire. Ce qui laissa Adam songeur : heureux qu’on leur dise ce qu’ils avaient à faire.

Le lieutenant de vaisseau Martin observait son commandant. Elle, quelle qu’elle fut, à supposer que le pilote eût raison, serait fière de voir son homme ainsi.

— Je descends me changer, lui dit Adam. Dites à mon garçon de me trouver une chemise propre.

Il jeta un dernier regard à l’île, il avait l’impression de sentir l’odeur des fleurs mêlée à celle du sel.

Il ne se passerait probablement rien, mais son instinct s’était réveillé et l’avait sorti de ses pensées moroses avec la force d’une lame d’acier.

Le soleil était monté au-dessus des têtes de mât qui dessinaient des cercles dans le ciel et Adam souffrait dans sa lourde vareuse. Sa chemise, dénichée par un garçon qui n’était certes pas Ozzard, lui collait déjà à la peau.

Il y avait de nombreux navires au mouillage ou accostés aux débarcadères. Pavillons de tous pays, toutes nationalités mélangées, comme leurs équipages.

La frégate américaine les surplombait de toute sa hauteur. On lisait sur le tableau, sous le grand pavillon rayé, son nom inscrit en lettres d’or, Unité. Lorsque l’Anémone, mouillée à son tour, commença à tirer sur son câble et à osciller paresseusement sur son reflet, Adam aperçut la guibre peinte en bleu et décorée d’étoiles dorées. La figure de proue représentait un citoyen tenant un rouleau de parchemin dans sa main tendue, probablement un héros ou un martyr de la révolte contre le roi George.

Le lieutenant de vaisseau Martin laissa retomber son porte-voix lorsque la dernière voile fut ferlée et rabantée sur sa vergue. Ses hommes travaillaient plus vite et mieux, se dit-il, mais ce n’était pas encore parfait. Il dit à Adam :

— Je n’ai jamais entendu parler de cette frégate, commandant.

— Ni moi non plus. A voir sa silhouette, elle est toute neuve, et regardez-moi ses dents ! Des vingt-quatre livres, si je ne me trompe pas !

Lewis, leur nouveau second lieutenant, déclara, l’air important :

— Je n’aimerais pas trop m’y frotter !

Mais il se tut sous le regard que lui jeta Adam.

— Bâtiment en tenue de mouillage, commandant !

— Bien. Nous allons mettre à l’eau un canot pour le cas où un irresponsable tenterait de déserter et d’aller rejoindre notre gros voisin, et la terre de la liberté !

Martin se demanda la raison de ce ton amer.

Un quartier-maître bosco cria :

— Ils envoient une embarcation, commandant ! Il y a un officier à bord !

— Faites rassembler la garde !

Un lieutenant de vaisseau de grande taille passa la porte de coupée et après s’être découvert face à la poupe, commença :

— Est-ce bien au commandant que j’ai l’honneur de m’adresser ?

— Capitaine de vaisseau Adam Bolitho, frégate de Sa Majesté britannique Anémone.

— Le capitaine de vaisseau Nathan Beer, de l’Unité, vous envoie ses compliments. Il m’a chargé de vous prier à bord ce soir au crépuscule, commandant. Un canot viendra vous prendre.

Il jeta un coup d’œil rapide sur le pont.

— Je vois que n’avez guère de monde, commandant.

— Mes compliments à votre commandant… il hésita.

Il aurait peut-être dû dire mes respects, mais cela aurait sous-entendu qu’il se considérait comme subordonné à l’Américain.

— J’en suis très honoré – puis, dans un sourire : Mais j’utiliserai mon propre canot.

Encore des saluts, et l’Américain s’en fut. Adam reprit :

— Je vais descendre à terre pour faire la paix avec les autorités. Mettez un autre canot à l’eau pour notre chirurgien et pour le commis, s’il y a besoin de médicaments et de fruits frais pour l’infirmerie.

Mais il songeait toujours à son visiteur. Ainsi, ce serait de commandant à commandant, et tout ce qu’il y a de plus protocolaire. Nathan Beer – ce nom, à défaut de celui de son bâtiment, lui disait quelque chose. Il aperçut le canot que l’on passait par-dessus la lisse. Il avait belle allure, mais cet officier américain avait eu le temps de jauger leur puissance – ou mieux, leurs faiblesses. Il se tourna vers son second :

— Vous assurerez l’intérim en mon absence. Au moindre doute, faites-moi prévenir.

Il le laissa bien s’imprégner de ces derniers mots.

— Mais je vous fais totale confiance.

Il se dirigea vers la coupée où la garde s’était rassemblée une fois de plus.

— Si un déserteur essaie de s’enfuir à la nage, prévenez le canot de rade. Mais on ne tire pas dessus s’il persiste. Je préfère le savoir noyé que tué par balle.

Puis, montrant la frégate du menton :

— Ils nous regardent. Ennemis ou pas, ce ne seront jamais nos amis. Ne l’oubliez pas !

 

Le capitaine de vaisseau Nathan Beer était un homme imposant, dans tous les sens du mot. Il accueillit Adam à la coupée avec une jovialité et une aisance tout à fait conformes à son personnage. Avec sa large figure burinée par le vent, des cheveux rebelles à peine parsemés de gris, ses yeux bleus, il serait passé en Angleterre pour un gentilhomme campagnard. Les commandants de frégate que connaissait Adam étaient plutôt jeunes, encore que, certains avaient mis du temps à gravir tous les échelons.

Adam examina le large pont principal. C’étaient réellement des vingt-quatre livres et cela lui rappelait la remarque peu délicate du second lieutenant lorsqu’ils étaient arrivés au mouillage. L’Unité ferait un adversaire formidable. Il savait que Beer l’observait, mais sans l’empêcher le moins du monde de procéder à cet examen avec l’œil du professionnel. Peut-être fallait-il prendre son attitude comme un avertissement.

— Descendons, nous allons prendre un peu de madère. J’imaginais que j’aimerais ce breuvage, mais c’est un peu trop doux pour moi.

L’arrière du bâtiment était également fort spacieux. Même ainsi, Beer était obligé de courber la tête pour passer entre les barrots.

Un garçon de carré prit la coiffure d’Adam et l’examina sans vergogne tout en lui servant un verre de vin.

Beer était bien plus âgé que ce qu’avait imaginé Adam. Même s’il paraissait en parfaite santé, il devait approcher de la soixantaine, davantage peut-être. Dans sa main, son verre ressemblait à un jouet.

— Puis-je vous demander ce qui vous amène dans ces parages, commandant ?

— Bien sûr. Je passe faire des vivres et, naturellement, voir de plus près un bâtiment qui m’a attiré l’œil.

Beer fit un grand sourire et ses yeux en disparaissaient presque derrière les rides.

— Voilà une réponse sans détour !

Adam but une petite gorgée. Un seul et rapide regard lui en avait appris beaucoup. Le mobilier était luxueux, un portrait représentant une femme et deux petites filles était accroché à la cloison près du sabre de cérémonie de Beer.

— Commandez-vous ce bâtiment depuis longtemps, monsieur ?

Beer le fixa très attentivement du regard.

— Depuis le jour où il a goûté à l’eau salée à Boston. Cela a été passionnant de le voir se construire, même pour un vieux marin dans mon genre. J’habite Newburyport, pas très loin de là… – il s’interrompit – Vous connaissez ?

— J’y suis passé.

Beer n’insista pas.

— Je suis très fier de commander l’Unité. Aucun vaisseau ne peut se mesurer à elle, en tout cas, pas une seule frégate. Quant aux autres, je peux leur montrer mon cul en cas de besoin !

Adam entendit quelqu’un appeler, puis de grands éclats de rire. Un vaisseau heureux, visiblement. Cela ne l’étonnait pas, quand on voyait son étonnant commandant.

Beer reprit :

— Notre marine est encore modeste, mais nous progressons. Nos officiers doivent faire preuve de zèle et se montrer hommes de conviction. J’ai eu le privilège de faire escale en France, récemment – les choses changent, là-bas. Comme mon pays, la France a connu une nouvelle naissance avec la Révolution, mais la tyrannie demeure. Vos succès dans la Péninsule pourraient faire resurgir les vieux démons.

— Nous les battrons, répondit Adam, comme nous les avons battus sur mer. Et maintenant, nous sommes en train de les écraser en Espagne.

Beer devint grave.

— Voilà des réflexions bien profondes pour quelqu’un d’aussi jeune, si vous me permettez.

Il prit son verre que l’on avait rempli de nouveau et continua, sans regarder Adam.

— Vous allez porter des dépêches à votre Sir Richard Bolitho. Ici, tout le monde est au courant, avec ces navires qui viennent et qui repartent, trop contents de s’échanger des informations après des mois de mer. Seriez-vous son fils, par hasard ? Votre patronyme n’évoque pas grand-chose pour moi, à une exception près.

— Je suis son neveu, commandant.

— Je vois. Celui que j’ai connu était un renégat qui nous avait rejoints contre les Britanniques pour nous aider à conquérir notre indépendance.

— N’aurait-il pas commandé une frégate qui s’appelait l’Andiron ?

— Était-ce votre père ? Je le savais ! Ces yeux, les mêmes attitudes. Je ne l’ai pas beaucoup fréquenté, mais je le connaissais de réputation, suffisamment pour être peiné de sa mort.

— Vous aurez donc bénéficié d’un privilège que je n’ai pas eu.

Quelque chose lui disait de ne rien ajouter. Peut-être ce secret était-il enfoui depuis trop longtemps, mais lui ne dévoilerait jamais de quelle façon était mort son père.

Beer reprit :

— Je crois qu’il n’était pas heureux. Le problème, avec les renégats, c’est que personne ne leur fait plus jamais confiance.

Il eut un petit sourire forcé.

— Prenez John Paul Jones, par exemple !

Mais son humour tombait à plat.

— Revenons à vous, lui demanda Adam. Votre mission consiste-t-elle également à remettre des dépêches ?

Beer répondit nonchalamment :

— Nous avons commencé à déployer nos ailes. La marine britannique domine le grand large, mais l’acquisition d’une puissance aussi terrifiante lui a coûté un lourd tribut. Les Français pourraient bien jouer encore un de leurs tours. Napoléon aurait trop à perdre s’il acceptait de se soumettre.

— Et nous de même, commandant.

Beer prit la tangente.

— Ce que l’on apprend, ces navires américains qui sont interceptés par vos croisières et fouillés parce qu’on les soupçonne de contrebande – à mon avis, vous cherchez surtout à vous emparer de nos marins pour les incorporer dans votre marine. Notre Président a fait part à deux reprises de son vif mécontentement et a obtenu quelques vagues promesses du gouvernement de Sa Majesté. J’espère qu’elles sont sincères.

Pour la première fois, Adam eut un sourire.

— Auriez-vous l’intention de vous allier à la France contre nous une seconde fois ?

Beer le regarda d’abord, avant de sourire à son tour.

— Décidément, vous êtes comme j’étais à votre âge !

— Nous parlons la même langue, commandant. Je crois que c’est notre seule ressemblance.

Beer sortit sa montre.

— Commandant, je compte appareiller avec la marée. La prochaine fois, j’espère que nous pourrons souper en compagnie.

Comme si quelqu’un avait donné le signal, ils prirent tous deux leurs coiffures et se retrouvèrent sur le pont dans le froid.

Adam songeait au mouillage, très encombré, et donc au large tour que Beer devrait prendre pour en sortir. Dans l’obscurité, seuls un commandant et un marin d’exception en étaient capables.

— Présentez mes compliments à votre oncle, commandant. Voilà un homme que j’aimerais rencontrer !

Les fanaux dansaient dans le canot de l’Anémone qui bouchonnait sur la houle. La coque s’illuminait parfois d’éclairs phosphorescents. Dunwoody, le plus vieux de leurs aspirants avec ses seize ans, tenait la barre.

Beer posa son énorme battoir sur le fût d’une pièce.

— Espérons que cette rencontre n’aura pas lieu devant la gueule de ces bébés !

Ils se couvrirent, Adam descendit dans le canot. Il entendait le cabestan qui tournait à grand bruit, on avait déjà largué quelques voiles qui se gonflaient et claquaient sur fond de ciel étoilé.

Le canot poussa et l’Unité retourna à l’anonymat, ombre parmi les ombres. Encore une coïncidence ? Ou bien Beer l’avait-il retenu à son bord assez longtemps pour que l’Anémone n’ait pas le temps de lever l’ancre pour le suivre. Cette réflexion le fit sourire. Cela valait aussi bien avec un équipage novice.

Il demanda à l’aspirant :

— Quelles sont les nouvelles, Mr Dunwoody ?

Ce garçon était vif et intelligent et il était tout naturel qu’on l’eût choisi pour s’occuper de cette chose importante que sont les signaux. Si la guerre continuait, il pouvait être enseigne d’ici un an. Et Dunwoody le savait très bien.

— Les chaloupes ont ramené dix hommes à bord, commandant. Ils ont tous des sauf-conduits, car ils appartiennent à la Compagnie des Indes orientales.

Il se pencha en avant pour observer une embarcation de pêche qui passait.

— L’officier en second juge que ce sont des hommes de premier brin, commandant.

C’était sans doute vrai. La Compagnie se faisait une fierté de ses marins. De bonnes conditions de vie, des gages plus que convenables, et des bâtiments assez bien armés pour repousser même un vaisseau de guerre. Tout ce qu’il aurait fallu faire dans la marine de guerre. Ces dix hommes en renfort étaient un don du Ciel. Ils avaient dû s’enivrer et rater l’appareillage de leur bâtiment.

Adam lui demanda :

— Ils croient que nous sommes en partance pour l’Angleterre ?

Le jeune garçon plissa le front en se rappelant le sourire sarcastique du second et répéta ce qu’il lui avait entendu dire :

— C’est ce qu’il leur a dit, mais il a ajouté qu’ils devraient travailler jusqu’à ce que nous arrivions là-bas.

Adam ne put se retenir de sourire dans l’obscurité. Martin apprenait vite.

— Eh bien oui, nous rentrerons en Angleterre. A la fin !

Il entendit des cris en provenance de la grosse frégate américaine et songea à l’homme impressionnant qui la commandait.

Et il a connu mon père. Il jeta un regard inquiet à son aspirant, effrayé à l’idée d’avoir parlé à voix haute et d’avoir été entendu. Mais non, le garçon scrutait l’eau noire à la recherche du feu de poupe de l’Anémone qui devait se trouver quelque part au-dessus d’eux.

— Ohé du bateau !

L’aspirant mit ses mains en porte-voix :

— Anémone !

Était-ce son père disparu, était-ce à cause de son bâtiment, Adam ne savait trop, mais il se sentait fier de lui.

A bord de la grosse frégate, les gabiers étaient alignés sur les vergues, d’autres marins s’étaient attelés au cabestan. Le câble raidi plongeait plus droit dans l’eau. Le second se tourna vers son commandant et lui demanda lentement :

— Ce capitaine de vaisseau Bolitho. Il ne va pas nous chercher noise ?

Beer sourit.

— Son oncle, peut-être, mais pas lui, à mon avis.

— A pic, commandant !

Ils en oublièrent tout le reste, le vaisseau s’ébranla sous la poussée du vent. Libéré de la terre, détaché de l’île et rendu à son élément.

Lorsqu’ils eurent quitté le mouillage, ce même officier vint faire son rapport sur la dunette.

— Du monde aux bras.

Beer observait la rose qui dansait.

— Nous changerons de route dans dix minutes, faites passer.

L’officier hésita :

— Vous avez donc connu son père pendant la guerre, commandant ?

— Oui.

Il songeait au visage grave de ce jeune commandant, poussé par quelque chose qu’il ne parvenait à vaincre. Comment aurait-il pu lui dire la vérité ? Mais cela n’avait plus d’importance. La guerre, comme disait son second, était finie depuis bien longtemps.

— Oui, je l’ai connu. C’était un salopard – mais cela reste entre nous.

L’officier s’éloigna, surpris et heureux à la fois que son commandant l’ait mis dans ses confidences.

Vers minuit, toute la toile dessus, l’Unité faisait route plein sud avec toute l’immensité de l’océan pour elle seule.

 

Une mer d'encre
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